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/ L'injustice est muette et la justice crie

Samia, épouse violée

Le secret de polichinelle éclate au grand jour. Le phénomène du viol conjugal, connu de tous mais mis sous silence, a connu un coup de théâtre avec la condamnation de l’ex-compagnon de Samia Jaber. Elle le dit elle-même: « en France, on ne parle pas assez du viol conjugal ».

Les faits

Cette nuit d’enfer a lieu en décembre 2010. Fred et Samia vivent ensemble dans leur appartement de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). Leur couple: une relation malsaine agrémentée d’insultes gratuites et de disputes. La nuit du calvaire de Samia commence par une dispute plus violente que d’ordinaire. Son compagnon Fred, un imposant agent commercial de la RATP ayant forcé sur l’alcool, porte la main sur sa compagne et la frappe à coups de poings, de pieds et de tête. L’accalmie passée, alors que le couple est dans sa chambre, Fred déshabille sa compagne, qui refuse alors toute relation charnelle. Mais devant l’insistance de Fred, Samia finit par se laisser faire pour « qu’il la laisse tranquille » et il la contraint ainsi par deux fois à avoir un rapport sexuel avec lui, selon l’accusation.

Le lendemain, Samia part travailler et croise une patrouille de police à la gare RER de Villeneuve-Saint-Georges. Elle exprime alors ses interrogations et demande des informations quant aux modalités d’un dépôt éventuel de plainte, mais constatant son visage tuméfié et son pull déchiré de la veille, la patrouille ne la laisse pas repartir. S’ensuit alors une longue procédure pour que justice soit faite.

Jusqu’au bout du procès, son ex-compagnon nie l’avoir violée. Il a avancé que le but de ce rapport était de se faire pardonner de la dispute  qui l’avait précédé et a expliqué que c’était leur manière à eux de se réconcilier. Il a ainsi déclaré en conclusion des débats: « je m’excuse pour les violences que je t’ai faites Samia, mais je ne t’ai pas violée ». Pour l’avocate générale, « la honte doit changer de camp« . Ainsi, elle avait requis une peine de huit à dix ans d’emprisonnement. L’ex-concubin de Samia a finalement été condamné le 16 octobre 2013 à 3 ans de prison ferme assortis de 2 ans de prison avec sursis et d’une inscription au fichier des auteurs de violences sexuelles par la Cour d’assises du Val-de-Marne.

Les lauriers de la victoire inachevés

 Un succès…

Les viols conjugaux sont traditionnellement rarement renvoyés devant une juridiction criminelle. Se déroulant dans la sphère privée, ils sont difficiles à démontrer et se heurtent à l’incompréhension alentour. Une condamnation de ce type est ainsi une denrée rare et la majorité des victimes qui ont vécu une histoire similaire à celle de Samia n’ont souvent même pas eu la chance d’être entendues. Selon le Collectif féministe contre le viol, les viols conjugaux sont jugés au tribunal correctionnel dans 35% des cas. En l’espèce, la jeune femme a eu la chance de voir son affaire jugée devant les assises, ce qui est rarement le cas. La France reconnaît pourtant le viol d’un ex-conjoint, d’un marié, d’un pacsé ou d’un concubin depuis 1990. Lors de viols orchestrés par des inconnus, ou d’individus se situant hors du contexte marital, la question d’une définition de l’acte n’est jamais posée et l’agression constitue toujours un crime. Dans le cas de viols conjugaux, le crime est difficile à admettre et la condamnation de cet homme sonne alors comme une victoire.

… à nuancer

L’accusé encourait 20 ans de prison. Il n’écope que de 3 ans de prison ferme, et de deux avec sursis. La condamnation paraît ainsi faible aux vues de ce que la loi prévoit en matière de viol (lien vers article sur le viol). En quoi le viol conjugal serait à prendre plus à la légère qu’un simple viol? Ainsi, pour Nathalie Tomasini, l’une des avocates de Samia, « c’est une victoire car la société a reconnu le viol conjugal », mais elle reconnaît qu’elle en « attendait plus ». Le fait qu’un sujet tabou soit entendu par la justice n’est pas une victoire. C’est un premier pas, et un pas de géant certes. Mais on ne pourra parler de victoire que lorsque chaque femme victime d’une telle agression pourra en parler sans craindre de ne pas être crue et pourra obtenir justice. Même si un long chemin a été effectué, un long chemin reste à faire pour que la société comprenne qu’il n’y a aucune différence entre un viol et un viol conjugal: un viol est un viol, et chaque violeur doit être traité de la même manière par la justice.

Un courage singulier

Samia a gardé son sang froid au cours du procès. Elle a trouvé le courage, déjà d’en parler et de partager sa douleur, mais aussi de s’ouvrir aux autres. En effet, elle a refusé une audience en huis clos dans le but de « parler à toutes ces femmes qui ont subi des violences ». Elle a ainsi dû surmonter cette honte imméritée qui colle à la peau des victimes. Les femmes dans son cas n’agissent pas nécessairement, que ce soit par honte, par peur, par dépit, ou encore par résignation… les démarches sont longues et complexes, revenir sur les faits est une étape douloureuse, et prouver le tort de leur conjoint est parfois très compliqué. Samia Jaber a surmonté sa peur de ne pas être crue et son exemple permettra peut-être à d’autres femmes de réaliser qu’elles ont une chances d’être entendues. C’est le dénouement d’un long chemin pour Samia et un commencement pour d’autres.